Il s’appelait Oludotun Baiyewu Jacobs. Le monde du cinéma africain le connaissait simplement comme Olu Jacobs, le patriarche, le Lion, le père de Nollywood. Le 16 septembre 2026, à 84 ans, la légende s’est éteinte. Mais son œuvre, elle, ne s’éteindra jamais.
Olu Jacobs, Kano-1942 : naissance d’un destin
Olu Jacobs naît le 11 juillet 1942 à Kano, dans le nord du Nigeria. Ses racines, elles, plongent dans la communauté Egba Alake d’Abeokuta, en État d’Ogun.
C’est donc un enfant du nord qui grandit avec l’âme du sud-ouest. Cette double appartenance forge tôt un regard particulier sur le monde.
À Holy Trinity School, Olu Jacobs rejoint le club de débat et la troupe de théâtre. Il est déjà là, présent, magnétique. Mais c’est une soirée précise qui change tout.
Un soir, il assiste à l’un des concerts annuels du légendaire Hubert Ogunde, pionnier du théâtre nigérian, au Colonial Hotel de Kano. Ce spectacle le traverse comme un choc électrique. Dès lors, sa décision est prise : il sera acteur.
Le chemin n’est pourtant pas sans résistance. À cette époque, le métier d’acteur n’offre ni prestige social ni sécurité financière. Jacobs racontera plus tard, avec humour, qu’il a dû acheter à son père son meilleur tabac pour le convaincre de le laisser suivre cette voie. Derrière la stature imposante du futur Lion se cachait donc aussi un jeune homme déterminé, prêt à tout pour défendre son rêve.

Londres, RADA : là où le Lion apprend à rugir
Olu Jacobs ne fait pas les choses à moitié. Pour apprendre son métier, il choisit le meilleur endroit du monde.
Il part pour l’Angleterre et intègre la Royal Academy of Dramatic Art (RADA) à Londres. Fondée en 1904, la RADA est l’une des écoles de théâtre les plus prestigieuses au monde. Elle a formé Peter O’Toole, Anthony Hopkins et Alan Rickman, entre autres.
Olu Jacobs y apprend la rigueur, la discipline et le métier dans toute sa profondeur. Il acquiert ainsi une maîtrise technique rare qui distinguera toute sa carrière.
Mais la formation seule ne suffit pas. Il monte sur scène.
En 1972, il joue au Crucible Theatre de Sheffield dans A Taste of Honey, l’une de ses premières apparitions professionnelles notables. Il commence donc sa carrière sur les planches britanniques, avant même que Nollywood n’existe.
La conquête de la télévision britannique
Dans les années 1970, Olu Jacobs s’impose sur les écrans britanniques. Et ce n’est pas une mince affaire.
À cette époque, les acteurs noirs africains se battent pour exister dans un paysage télévisuel quasi exclusivement blanc. Olu Jacobs y perce pourtant, par son talent, son port, son autorité naturelle.
On le voit dans des séries cultes : The Goodies, Till Death Us Do Part, Barlow at Large, The Venturers, Angels, The Tomorrow People, The Professionals. Il tourne aussi des épisodes de 1990, une série britannique de science-fiction.
Parallèlement, il s’ouvre au cinéma international. Il apparaît dans Ashanti (1979), un film d’aventure avec Michael Caine et Peter Ustinov. Puis dans The Dogs of War (1980), Baby: Secret of the Lost Legend (1985) et Pirates (1986), le film de Roman Polanski.
En somme, Olu Jacobs tourne avec les grands. Il n’est pas encore le patriarche de Nollywood. Mais il forge déjà la stature qui le rendra incontournable.
Le retour au Nigeria : Olu Jacobs entre dans la maison
Vers 1990, Olu Jacobs rentre au Nigeria. Ce retour transforme l’industrie cinématographique nigériane.
Joke Silva a raconté la phrase qui résume tout. De retour de Londres, Olu Jacobs lui aurait dit dès 1984 : « Joke, I hear a train. The next film industry is in Nigeria. » Une intuition visionnaire, prononcée des années avant que Nollywood ne devienne ce phénomène mondial. Il était donc rentré non par nostalgie, mais par conviction.
À son arrivée, Nollywood est en pleine mutation. Le marché vidéo explose. Les productions se multiplient. Mais la formation, la discipline de plateau et la maîtrise du jeu restent des défis majeurs.
Olu Jacobs apporte tout ça et bien plus. Il impose une présence, un niveau d’exigence et une éthique du métier que peu d’autres acteurs de sa génération possèdent. Avec Pete Edochie, son contemporain, il incarne la génération des pères fondateurs, ces acteurs qui ont défini le visage de Nollywood avant que le monde ne le découvre.
Au fil des années, il tourne dans plus de 120 films nigérians. Certaines sources du Lufodo Group évoquent même plus de 300 productions. Parmi ses rôles les plus marquants : Oloibiri, Dry, The Royal Hibiscus Hotel, Adesuwa, Dancing Heart et Heroes & Zeros.
Dans chacun de ces films, il joue des rôles d’autorité, des pères, des anciens, des chefs. Non pas par convention, mais parce que cela correspond à ce qu’il dégage naturellement : une dignité tranquille, une profondeur qui s’impose sans effort.
Dancing Heart et la consécration africaine
En 2007, Olu Jacobs remporte l’Africa Movie Academy Award (AMAA) du Meilleur Acteur dans un Rôle Principal pour sa performance dans Dancing Heart.
C’est une reconnaissance méritée, mais aussi symbolique. Les AMAA, créés en 2005 pour célébrer le meilleur du cinéma africain, lui remettent leur trophée suprême à la première occasion.
Par ailleurs, en 2011, le gouvernement nigérian lui décerne l’Order of the Federal Republic (MFR), distinction nationale en reconnaissance de ses services exceptionnels à l’industrie cinématographique.
En 2013, c’est l’Industry Merit Award aux Africa Magic Viewers’ Choice Awards. Et en 2016, l’AMAA lui remet conjointement avec sa femme Joke Silva le AMAA Lifetime Achievement Award : la plus haute distinction du cinéma africain, lors de la 12e édition à Port Harcourt.
Ainsi, Olu Jacobs ne reçoit pas seulement des récompenses. Il reçoit une reconnaissance que toute une industrie attendait de lui rendre.
À ces distinctions s’ajoute un hommage plus intime : en 2022, pour ses 80 ans, un documentaire intitulé The Doyen of Nollywood: Celebrating Olu Jacobs at 80 lui est consacré. Des collègues et des proches y racontent l’homme derrière le personnage public et rappellent une constante de son travail : l’attention portée à la voix.
Dans une interview accordée à Vanguard, il expliquait que la voix est le véhicule par lequel l’acteur transmet son sens et son intention. Il ajoutait qu’il travaillait constamment sa propre voix et qu’il enseignait cette discipline à ses élèves. Chez lui, parler n’était jamais simplement réciter un texte. La respiration, le rythme, le silence, l’intonation faisaient partie du jeu.

Joke Silva : un amour, une vision, un empire
Olu Jacobs et Joke Silva forment l’un des couples les plus célébrés de Nollywood. Mais leur histoire est bien plus qu’une love story.
Ils se rencontrent en 1981 autour d’un projet théâtral à Lagos. Selon les récits de leur rencontre, Jacobs aurait déclaré presque immédiatement que cette jeune femme serait un jour son épouse. Silva, elle, raconte avoir été surprise par une annonce aussi directe. Quelques années plus tard, ils se marient.
Leur vie commune sera marquée par la joie et par l’épreuve : ils perdent leur premier enfant, une fille, à l’âge de dix ans. De cette union naissent également deux fils, dont Olusoji Jacobs, aujourd’hui Head of Productions du Lufodo Group.
Ensemble, ils fondent le Lufodo Group, une structure qui englobe la production et la distribution de films, mais aussi la Lufodo Academy of Performing Arts. Cette académie forme des générations de jeunes comédiens nigérians selon des standards professionnels rigoureux.
Le nom Lufodo est une contraction de leurs noms respectifs : Ludotun, Folusho (prénom de scène de Joke) et Dosumu (nom de famille de Joke). Une fondation littéralement construite à partir de leurs deux identités.
Par ailleurs, sa famille annonce son décès en le saluant comme « The Lion of Lufodo ». Ce titre résume tout : l’homme, l’institution, l’héritage.
La maladie, la dignité, l’amour qui résiste
Dans ses dernières années, Olu Jacobs combat une maladie cruelle : la démence à corps de Lewy, une maladie neurodégénérative qui affecte profondément la mémoire et la personnalité.
En 2021, des rumeurs de décès circulent sur les réseaux sociaux. Ces rumeurs s’avèrent fausses et Olu Jacobs apparaît publiquement à l’AFRIFF en novembre 2021, où il reçoit un nouveau Lifetime Achievement Award.
C’est sa femme Joke Silva qui, dans une interview bouleversante avec Chude Jideonwo, décrit la réalité de cette maladie avec une honnêteté rare. Elle explique que l’homme qu’elle a épousé est en grande partie absent, mais qu’elle continue de l’aimer, différemment, mais profondément.
Cette révélation touche des millions de Nigérians. Non pas parce qu’elle humanise une célébrité, mais parce qu’elle dit une vérité universelle : les grands hommes sont aussi des hommes.
Ce que Nollywood doit à l’illustre Olu Jacobs
Olu Jacobs n’a pas seulement tourné des films. Il a défriché un territoire.
Avant lui, l’idée qu’un acteur nigérian puisse se former à la RADA de Londres, jouer dans des productions internationales avec Michael Caine et Roman Polanski, puis revenir au pays pour bâtir une industrie et une école, cette idée n’existait pas encore comme modèle.
Il a en outre prouvé qu’un acteur africain pouvait vieillir avec grâce et rester artistiquement pertinent à mesure qu’il avance en âge. Dans une industrie qui a longtemps marginalisé ses anciens, il a normalisé la présence des vétérans au cœur des productions.
Et surtout, par le biais de la Lufodo Academy, il a transmis. Il a formé. Il a planté des graines dans des dizaines de carrières qui s’épanouissent aujourd’hui.
Les hommages d’une industrie en deuil
À l’annonce de sa mort, les réactions affluent de tout le continent et de la diaspora.
Funke Akindele écrit : « Que son âme repose en paix. » Ini Edo commente : « Repose bien, Oncle. » Broda Shaggi lui souhaite un repos éternel à la droite de Dieu. Kehinde Bankole salue « une vie magnifique, un héritage légendaire. »
Bukky Wright rappelle qu’il laisse un héritage inoubliable dans le cœur des amateurs de cinéma. Atiku Abubakar, ancien vice-président du Nigeria, le qualifie d’icône culturelle.
Ces voix ne pleurent pas seulement un acteur. Elles pleurent un père de cinéma, celui qui a rendu le métier respectable, rigoureux et fier.

Olu Jacobs : l’homme qui a tout vu
Olu Jacobs a vu Nollywood naître, grandir, douter, se réinventer et conquérir le monde.
Il a commencé avant les cassettes VHS, avant les DVD, avant le streaming, avant Netflix. Il a traversé toutes les révolutions technologiques de l’industrie sans jamais perdre l’essentiel : la vérité du jeu, la dignité du métier, l’amour du cinéma africain.
Aujourd’hui, des cinéastes comme Genevieve Nnaji, qui a porté Lionheart jusqu’à Netflix et aux portes des Oscars, marchent sur un chemin qu’Olu Jacobs a contribué à tracer. Ces géants d’aujourd’hui se tiennent sur les épaules du Lion d’hier.
Olu Jacobs : le Lion de Lufodo
« Oludotun Baiyewu Jacobs (MFR). 11/07/1942 – 16/09/2026. »
C’est ainsi que sa famille annonce sa mort. Sobre. Digne. À son image.
Il laisse derrière lui sa femme Joke Silva, ses deux fils, ses petits-enfants, une académie, un groupe de production, plus de cent films et une industrie entière qui lui doit une partie de son âme.
Le Lion de Lufodo s’est couché. Mais les lions ne disparaissent jamais vraiment. Ils deviennent la forêt.
Pélagie BLEWUSSI
