MAWU-SIKA : le film de Steven AF (long-métrage fiction) qui rend enfin aux NANAS BENZ du Togo, leur couronne!

Le septième art africain, et plus particulièrement celui du Togo, connaît une effervescence sans précédent, portée par une ambition de reconquête mémorielle et culturelle. Au centre de ce tumulte créatif se dresse une œuvre monumentale : MAWU-SIKA, le dernier long-métrage du réalisateur Steven AF.
Ce film, dont le titre signifie littéralement « L’or de Dieu » en langue Ewé, ne se contente pas d’être une fiction dramatique ; il s’impose comme un pont entre les générations, un hommage réaliste à l’époque glorieuse des Nanas Benz et une démonstration de force technique malgré des contraintes économiques majeures.
L’architecte du récit : Steven AF, entre psychologie et image
Pour comprendre l’essence de MAWU-SIKA, il faut d’abord décrypter le parcours de son créateur, Folligan Amouzou, plus connu sous le nom de Steven AF. Né le 20 février 1980 à Lomé et originaire de Fiata, un village niché dans le canton d’Anfoin au sein de la préfecture des Lacs, cet autodidacte a su transformer sa passion pour les salles obscures en une carrière de premier plan. Issu d’une famille de six enfants dont il est le deuxième, il a grandi, nourri par les séries de jeunesse comme Friends ou Hélène et les garçons, tout en développant un regard critique sur la société togolaise.
Psychologue de formation, Steven AF a renoncé à une carrière clinique pour se jeter corps et âme dans la cinématographie, un domaine où son expertise sur l’âme humaine nourrit chaque plan. Le parcours cinématographique de Steven AF témoigne d’une ascension méthodique et engagée.

Il fait ses premières armes en 2002 avec la série Remue-ménage, consacrée aux réalités estudiantines de Lomé, avant de marquer l’esthétique musicale en 2003 avec le clip « Enubue » de l’artiste Wedy. Après la série Fruit de la passion en 2006 , il s’affirme dans le long-métrage avec Point de suture en 2008.
Le tournant majeur de sa carrière survient en 2013 avec Shérifa, un drame social sur les droits des femmes qui lui offre une nomination prestigieuse aux Africa Movie Academy Awards. Il explore ensuite les thématiques du retour aux sources dans Solim en 2016 et le suspense psychologique dans Le Coup de Grâce en 2021, pour finalement aboutir en 2026 à l’œuvre monumentale MAWU-SIKA, véritable sanctuaire visuel pour la mémoire des Nanas Benz.
L’épopée des Nanas Benz : Un patrimoine en péril
Le cœur battant de MAWU-SIKA est le Grand Marché d’Adawlato, un lieu où s’est écrite une partie de l’histoire économique de l’Afrique de l’Ouest. Le film inspiré de faits réels, rend un hommage sacré aux Nanas Benz, ces femmes d’affaires mythiques qui, entre les années 1970 et 1990, ont dominé le commerce du tissu pagne et financé indirectement la jeune République togolaise. Ces femmes n’étaient pas de simples commerçantes ; elles étaient des piliers politiques et sociaux, capables de créer des motifs de pagnes aux messages codés et de soutenir des artistes et des œuvres caritatives à une époque où les institutions financières étaient encore balbutiantes.

Steven AF, ayant grandi au cœur de ce marché, a été le témoin direct de cette hégémonie. Il explique que le film est né d’un sentiment d’urgence : celui d’immortaliser ces figures avant qu’elles ne s’effacent totalement de la mémoire collective. Les crises sociopolitiques des années 1990, suivies des incendies dévastateurs des marchés en 2013, ont porté un coup de grâce au prestige de ces dames.
En situant son récit en 1987, le réalisateur capture l’apogée de cette puissance, offrant aux générations actuelles un témoignage visuel de ce qu’était la réussite féminine à l’africaine. Le film explore la symbolique profonde du pagne, qui dépasse le simple textile pour devenir un outil d’émancipation financière. Les Nanas Benz, par leur audace, ont été les premières à s’offrir des Mercedes-Benz (d’où leur nom), marquant ainsi leur territoire dans un monde patriarcal. MAWU-SIKA se veut donc un miroir de cette résilience, illustrant comment ces femmes ont transformé le commerce en une véritable institution familiale et nationale.
Le récit de Mawu-Sika : Un voyage initiatique et conflictuel
L’intrigue de MAWU-SIKA s’articule autour d’une dualité entre tradition et modernité, héritage et ambition personnelle. Le personnage principal, Mawu-Sika, est une jeune femme diplômée des Beaux-Arts à Paris qui, après le décès brutal de sa mère Da Essi, doit abandonner ses projets d’architecture pour reprendre le commerce familial de pagnes à Lomé. Ce retour n’est pas un long fleuve tranquille. Elle se retrouve plongée dans un « cercle d’initiées » où la solidarité cache souvent une adversité féroce.

Au Grand Marché d’Adawlato, Mawu-Sika doit faire face à Navi Adzo, l’antagoniste principale. Ancienne collaboratrice de confiance de sa mère, Navi Adzo convoite l’héritage et utilise tous les moyens, tant physiques que mystiques, pour écarter l’héritière légitime. Le film dépeint avec une justesse chirurgicale les « coups bas » et les tensions qui régissent cet univers clos, révélant que derrière le luxe des tissus se cache une bataille quotidienne pour la survie et le pouvoir.

Le réalisateur privilégie une narration réaliste, avec une attention portée aux costumes, décors et musiques, évitant le sensationnalisme au profit d’une approche intime. Les silences, les regards et les non-dits portent le poids des secrets de famille enfouis. À travers le personnage de Mawu-Sika, le film pose la question de la transmission : comment une jeune femme éduquée en Occident peut-elle s’approprier un héritage ancré dans des traditions ancestrales et une économie de terrain?
Le voyage initiatique de Mawu-Sika devient alors une métaphore de la quête d’identité de toute une génération de la diaspora africaine.
Coulisses et production : Le défi technique de la reconstitution

Produire un film d’époque au Togo relève du défi herculéen, et Steven AF n’a pas ménagé ses efforts pour atteindre une qualité internationale. La réalisation de cette fresque a exigé une logistique impressionnante : 35 jours de tournage intensif mobilisant plus de 40 techniciens et 300 figurants.
Né dans l’esprit du réalisateur dès 2014, le projet a dû braver des défis budgétaires de taille. Steven AF a notamment dû faire preuve d’une ingéniosité rare pour recréer l’opulence du marché d’Adawlato en 1987. Faute de pouvoir réunir les 100 millions de FCFA nécessaires à l’achat de stocks de pagnes authentiques, l’équipe a innové en utilisant des matières mousseuses imprimées pour simuler visuellement l’épaisseur et la richesse des tissus à l’écran. Réalisé par Daayek Production et bénéficiant d’une coproduction avec Canal+ International, le film s’inscrit désormais comme une référence de la production togolaise capable de séduire le marché mondial.
Un casting d’exception : Quand les légendes jouent leur propre rôle
La force de MAWU-SIKA réside également dans son casting, qui mêle des acteurs de renom et des figures historiques. L’élément le plus frappant est la participation de Marguerite Sewoa-Lawson, une véritable Nana Benz dans la vie réelle. Fille unique de Manavi Ahiankpor-Sewoa, la fondatrice de l’établissement Manatex et première Togolaise à s’être offert une Mercedes-Benz, elle fait ses débuts à l’écran dans le rôle de Nagan. Sa présence confère au film une authenticité documentaire, transformant sa présence scénique en un passage de témoin entre la réalité historique et la fiction cinématographique.

À ses côtés, on retrouve des piliers de la culture togolaise comme Béno Sanvee Alouwassio, qui incarne l’Oncle Paul. Acteur de théâtre et de cinéma dont la réputation n’est plus à faire, il apporte une profondeur dramatique aux interactions familiales, souvent marquées par des conflits successoraux. Cette alchimie entre des acteurs chevronnés, des icônes du commerce togolais et des plus jeunes, permet au film de toucher un public multigénérationnel.

Lors de l’avant-première à l’Hôtel 2 Février, la reconnaissance a été totale. Marguerite Sewoa-Lawson a reçu un Lifetime Achievement Award pour l’ensemble de sa carrière, une distinction remise sous les ovations de l’ex Première Ministre Victoire Tomégah-Dogbé et de nombreux membres du gouvernement. Cet événement a souligné que le film n’est pas seulement un objet de consommation culturelle, mais un acte de reconnaissance nationale pour ces femmes qui ont bâti le Togo.
Impact culturel et économique : Un outil de transmission
Au-delà de l’écran, MAWU-SIKA se veut un outil pédagogique. Steven AF déplore amèrement que l’histoire des Nanas Benz soit quasiment absente des manuels scolaires et universitaires au profit de figures étrangères. Pour lui, ces femmes incarnent des modèles d’entrepreneuriat, de résilience et de leadership féminin qui doivent être enseignés aux futures générations. Le film sert donc d’archive vivante, montrant aux enfants du XXIe siècle ce qu’était le Grand Marché avant les incendies et avant que la mondialisation ne dilue l’influence de ces commerçantes.

Économiquement, le film souligne le rôle historique des Nana Benz dans la logistique et le financement de la jeune nation togolaise. Elles ont été les précurseures de la microfinance, soutenant d’autres femmes pour lancer des entreprises familiales à une époque où le système bancaire était inaccessible. En ravivant cette mémoire, le film espère susciter une réflexion sur la souveraineté économique et le rôle pivot que les femmes continuent de jouer dans le développement de l’Afrique. Le réalisateur appelle également les autorités à des actes concrets : dénomination d’avenues, érection de monuments et création d’espaces publics dédiés à ces pionnières.
MAWU-SIKA n’est donc pas la fin d’un processus, mais le début d’un plaidoyer pour que le Togo n’oublie jamais ses « mères de l’économie ».
Calendrier des projections et rayonnement international
Le déploiement de MAWU-SIKA a été méticuleusement orchestré pour captiver le public togolais dès le début de l’année 2026. Après un lancement officiel lors d’une conférence de presse le 4 février à Lomé, le film co-écrit par Jessica Djadoo(Mawu-Sika) a entamé un véritable marathon de prestige. Le 21 mars, l’Hôtel 2 Février a accueilli une avant-première VIP, suivie le 28 mars par la grande première publique au Grand Rex. Cette dynamique s’est poursuivie avec l’ouverture du 9ème Festival du Film du Togo (FIFTO) le 14 avril, pour se conclure temporairement par une projection grand public mémorable au Palais des Congrès le 19 avril 2026. Le rayonnement du film ne s’arrête pas aux frontières togolaises.

Mawu-Sika sort dans les salles Majestic CIV, Pathé Abidjan,Dakar, Sea Plaza Dakar, Sylver Screen Cinema Douala; puis aux Ciné Burkina, Ciné Neerwaya et CENASA à Ougadougou, et à la Maison de la Culture de Bobo-Dioulasso.
Le sénateur Innocent Kagbara a publiquement déclaré que MAWU-SIKA méritait sa place au FESPACO 2027, soulignant que l’œuvre possède la stature nécessaire pour représenter l’excellence du cinéma ouest-africain. De plus, le film figure parmi les sélections soutenues par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), ce qui lui garantit une visibilité dans les festivals majeurs tels que la Berlinale ou le Pan African Film & Arts Festival aux États-Unis.
L’héritage d’une légende et l’avenir du cinéma togolais
MAWU-SIKA porté par Marie Dogbe, Jessica Djadoo, Jérémie Blagogee, Carole Lokossou.., s’impose comme une œuvre charnière. En alliant une narration intime à une fresque historique ambitieuse, Steven AF a réussi à créer un film qui résonne tant chez les anciens, nostalgiques de l’âge d’or d’Adawlato, que chez les jeunes en quête de modèles de réussite authentiques.

L’implication des autorités, symbolisée par la présence du Ministre de la Culture Isaac Tchiakpe au 2 Février, montre une prise de conscience de l’importance du cinéma comme vecteur de diplomatie culturelle et de mémoire. En immortalisant les Nanas Benz, MAWU-SIKA offre au Togo un trésor national qui continuera de briller bien après que le rideau des salles obscures se soit baissé. C’est un hommage mérité à la femme africaine, à son audace et à sa capacité à tisser, au sens propre comme au figuré, l’avenir d’un continent.
Pélagie BLEWUSSI

Belle écriture Pélagie… Waouh 🥰
Merci à toi pour le retour. Excellent weekend !