Le Sacre de l’Abami Eda : Fela Kuti et l’Apothéose de l’Afrobeat aux Grammy Awards 2026
Le 31 janvier 2026 à Los Angeles, la Recording Academy a décerné à titre posthume le Lifetime Achievement Award à Olufela Olusegun Oludotun Ransome-Kuti, l’immortel Fela Kuti. Près de trente ans après sa transition vers l’au-delà en 1997, celui que ses partisans appelaient le « Black President » est devenu le premier artiste africain de l’histoire à recevoir cette distinction pour l’ensemble de sa carrière, rejoignant un panthéon de légendes où figurent, cette même année, des icônes telles que Whitney Houston, Carlos Santana, Chaka Khan, Paul Simon et Cher.

Cette reconnaissance ne constitue pas simplement un hommage à un catalogue monumental de plus de cinquante albums ; elle marque une étape charnière dans la validation institutionnelle de la culture africaine par l’Occident. Pour l’Afrique et sa diaspora, ce prix représente la réparation d’une dissonance historique. Fela Kuti, bien que détenteur d’un record mondial pour le nombre d’albums enregistrés en tant qu’artiste solo, n’avait jamais été nommé aux Grammy Awards de son vivant. L’événement de 2026 résonne ainsi comme une réconciliation nécessaire entre un système de récompenses longtemps centré sur l’Atlantique Nord et un son radical, né dans les entrailles de l’Afrique de l’Ouest, qui définit aujourd’hui une part majeure du canon de la musique noire mondiale.
Une Consécration Historique : Le Temps de la Reconnaissance
Le choix de la Recording Academy d’honorer Fela Kuti en 2026 s’inscrit dans une dynamique de transformation profonde de l’industrie musicale. Ce prix n’est pas un acte isolé, mais l’aboutissement d’une montée en puissance de la musique africaine sur la scène globale, symbolisée par l’introduction, en 2024, de la catégorie « Best African Music Performance ». Le Lifetime Achievement Award est une distinction spécifique, remise par les National Trustees de l’Académie aux interprètes ayant apporté des contributions artistiques d’une importance exceptionnelle au domaine de l’enregistrement au cours de leur vie.
L’importance de ce moment est soulignée par la stature des autres lauréats de la promotion 2026. En plaçant Fela Kuti aux côtés de géants de la pop, du rock et de la soul, les Grammy Awards reconnaissent que l’Afrobeat n’est pas un genre de niche, mais une architecture culturelle globale dont l’influence rivalise avec celle de Bob Marley ou de James Brown. Cette distinction fait suite à une autre reconnaissance majeure : en juin 2025, l’album mythique Zombie, sorti en 1976, avait été intronisé au Grammy Hall of Fame, une première pour un album nigérian.

La double reconnaissance de 2025 et 2026 démontre que l’industrie mondiale a enfin pris la pleine mesure de l’héritage de l’Abami Eda. Pour les critiques musicaux, ce moment marque la fin d’une époque où Fela était perçu comme une légende « culte » ou un activiste subversif, pour devenir un monument canonisé du patrimoine mondial.
L’Héritage de l’Afrobeat : Une Révolution Sonore et Politique
Pour comprendre la portée de ce Grammy, il est essentiel de revenir à la genèse de l’Afrobeat. Fela Kuti n’était pas seulement un musicien ; il était un architecte sonore qui a su fusionner ses racines nigérianes avec une éducation musicale formelle acquise au Trinity College of Music de Londres. Né à Abeokuta en 1938 dans une famille de l’élite intellectuelle, fils d’un pasteur anglican et de Funmilayo Ransome-Kuti, pionnière du féminisme et de la lutte anticoloniale, Fela a grandi au carrefour des cultures.
L’année 1969 marque le tournant idéologique majeur de sa vie. Lors d’une tournée aux États-Unis avec son groupe Koola Lobitos, Fela rencontre Sandra Izsadore, une militante proche du Black Panther Party. Cette rencontre est un électrochoc. Sandra l’initie aux écrits de Malcolm X, Angela Davis et Frantz Fanon. Fela réalise alors que sa musique doit cesser d’imiter les standards occidentaux pour devenir une arme de libération africaine. De retour au Nigeria, il change son nom de famille Ransome-Kuti (jugé colonial) en Anikulapo-Kuti « celui qui porte la mort dans sa besace » et rebaptise son groupe Afrika 70.
L’Afrobeat, tel qu’il le conçoit dans les années 1970 avec son complice, le batteur légendaire Tony Allen, est une construction complexe. C’est une fusion organique de jazz, de funk, de highlife ghanéen et de rythmes traditionnels yorubas. Ce son se distingue par des sections de cuivres puissantes, des polyrythmies hypnotiques et des morceaux dont la durée défie toutes les conventions radiophoniques, dépassant souvent les trente ou quarante minutes.
La République de Kalakuta : Résistance au Cœur du Chaos
Le prix décerné en 2026 honore également l’homme qui a refusé de séparer son art de son engagement politique. Fela Kuti a créé la République de Kalakuta, une commune déclarée indépendante de l’État nigérian, abritant son studio, sa famille et ses partisans. Ce bastion de la contre-culture est devenu le symbole de sa lutte frontale contre les régimes militaires corrompus du Nigeria.

L’album Zombie, pièce maîtresse de son œuvre, illustre cette confrontation. En comparant les soldats nigérians à des automates dénués de pensée, Fela a frappé au cœur du système sécuritaire. La répression fut terrible : en 1977, près de mille soldats ont pris d’assaut Kalakuta, incendiant les bâtiments, brutalisant les occupants et défenestrant la mère de Fela, Funmilayo, qui succombera plus tard à ses blessures. Loin de le briser, ce drame a renforcé sa détermination, le poussant à déposer le cercueil de sa mère devant les casernes de Dodan, résidence du général Olusegun Obasanjo, et à composer « Coffin for Head of State ».
Son courage face à l’adversité, incluant de multiples incarcérations, notamment sous le régime de Muhammadu Buhari en 1984, a forgé son statut de martyr et de prophète. Fela n’utilisait pas seulement la musique pour divertir, mais pour éduquer les masses à travers le Pidgin English, s’assurant que son message de souveraineté africaine soit compris du Sénégal à l’Éthiopie.
La Dynastie Kuti : Gardiens d’une Flamme Immortelle

Lors de la cérémonie des Special Merit Awards, l’émotion était palpable lorsque les enfants de Fela : Femi, Yeni, Kunle et Shalewa sont montés sur scène pour accepter le trophée. Pour la famille, ce prix est une victoire symbolique majeure, bien que teintée d’une certaine amertume quant à sa tardiveté.
Femi Kuti, lui-même nommé plusieurs fois aux Grammy au cours de sa carrière, a souligné que ce moment était crucial non seulement pour le Nigeria, mais pour toute l’Afrique et pour la lutte mondiale pour la justice. Sa sœur Yeni a exprimé un sentiment partagé par la diaspora : « Mieux vaut tard que jamais ». Elle a rappelé que si Fela ne cherchait pas la validation de l’Occident de son vivant, ce prix permet aujourd’hui d’ancrer son message dans les archives officielles de l’histoire de l’humanité.

Le petit-fils de Fela, Made Kuti, représente la troisième génération de cette lignée d’exception. Formé comme son grand-père au Trinity College, il voit dans ce Grammy une célébration du talent multidimensionnel de Fela, qu’il considère comme l’égal des plus grands compositeurs de l’histoire. Il souligne que l’influence de Fela prouve la richesse d’une musique qui a su briser les chaînes des formats commerciaux pour imposer son propre rythme au monde.
De l’Afrobeat aux Afrobeats : Une Filiation Indéniable
L’un des arguments majeurs de la Recording Academy pour justifier ce prix est l’influence persistante de Fela sur la musique contemporaine. Il est impossible d’imaginer le succès mondial actuel de stars comme Burna Boy, Wizkid ou Tyla sans les fondations posées par Fela Kuti. Burna Boy, qui a remporté un Grammy en 2021, cite régulièrement Fela comme sa boussole spirituelle et artistique.
Cependant, l’analyse musicale impose de distinguer l’Afrobeat (au singulier), le genre politique et orchestral créé par Fela, de l’Afrobeats (au pluriel), la fusion pop moderne qui domine les charts aujourd’hui. Si les nouvelles générations ont parfois édulcoré le message politique au profit d’une esthétique plus commerciale, le prix de 2026 rappelle que le mouvement tire sa force d’une racine profondément militante.

La cérémonie de 2026 a d’ailleurs illustré cette vitalité. La chanteuse sud-africaine Tyla a remporté son deuxième Grammy consécutif pour la « Meilleure performance musicale africaine » avec son titre « Push 2 Start ». En acceptant son prix, elle a déclaré : « Nous ne rejoignons plus seulement la conversation ; nous la dirigeons. » Cette assurance est l’héritage direct de l’audace de Fela, qui affirmait dès les années 1970 la supériorité des valeurs culturelles africaines sur les modèles importés.
L’Ironie Institutionnelle : Un Rebelle au Panthéon
Il existe une ironie poignante dans le fait qu’une organisation comme la Recording Academy, pilier de l’industrie musicale occidentale, honore un homme qui a passé sa vie à combattre l’hégémonie culturelle et économique de l’Occident. Fela Kuti dénonçait avec virulence la « mentalité coloniale » et l’impérialisme des multinationales. Certains observateurs s’interrogent : qu’aurait pensé le « Black President » de ce trophée?
Pour Rikki Stein, son manager de longue date présent à la cérémonie, l’essentiel réside dans la transmission. Ce prix garantit que la musique de Fela et, surtout, son message social, atteindront des millions de jeunes à travers le globe qui n’étaient pas nés de son vivant. Le catalogue de plus de cinquante albums est désormais perçu comme une bibliothèque de la résistance et de l’identité africaine, accessible à une génération en quête de vérité historique.

L’aspect spirituel de son œuvre, souvent occulté, est également remis en lumière. Fela, qui s’était proclamé l’Abami Eda (l’Être Étrange), prônait un retour aux spiritualités ancestrales et au panafricanisme pur. En honorant l’homme, les Grammy Awards reconnaissent implicitement la validité de sa vision du monde, longtemps marginalisée comme radicale ou excentrique.
Un Message pour la Diaspora et l’Avenir du Continent
Pour la diaspora africaine, ce Grammy est un signal puissant. Dans un monde globalisé où l’identité est souvent un champ de bataille, Fela Kuti offre un ancrage inébranlable. Son voyage aux États-Unis en 1969 et son interaction avec le mouvement des droits civiques prouvent que la culture noire est un cercle continu d’échanges et de renforcement mutuel. Sandra Izsadore, la femme qui a éveillé sa conscience politique, souligne que Fela est devenu un prophète musical dont les paroles sont plus pertinentes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient au moment de leur écriture.
Cette pertinence se manifeste dans le soutien constant des fans à travers les décennies. La Felabration, festival annuel organisé à Lagos et dans le monde entier, continue d’attirer des milliers de pèlerins culturels. Le New Afrika Shrine, géré par ses enfants, est devenu un monument historique où se croisent diplomates, chefs d’État et citoyens ordinaires, tous unis par le rythme de l’Afrobeat.

Le président nigérian Bola Tinubu lui-même a rendu hommage à l’artiste, le qualifiant de « roi de l’Afrobeat » et de voix intrépide du peuple. Malgré les conflits violents qui l’ont opposé à l’État nigérian par le passé, Fela est aujourd’hui reconnu comme le plus grand ambassadeur culturel du pays, celui qui a su transformer la douleur de la répression en une symphonie de liberté.
L’Éternité du Rythme et de la Vérité
Le Lifetime Achievement Award décerné à Fela Kuti en 2026 n’est pas l’aboutissement d’une carrière, mais le début d’une nouvelle ère pour son message. En consacrant le créateur de l’Afrobeat, la Recording Academy admet que le cœur battant de la musique moderne se trouve désormais en Afrique. Ce prix appartient à tous ceux qui croient que l’art peut changer le monde, comme l’a si bien affirmé Yemisi Ransome-Kuti.

L’héritage de Fela Kuti réside dans sa capacité à avoir prouvé que la musique est une arme, une religion et une fête. Son influence sur les générations futures garantit que le rythme de l’Afrobeat continuera de résonner tant qu’il y aura des injustices à dénoncer et des identités à célébrer. Le « Black President » a enfin reçu son investiture internationale, rappelant au monde que si les régimes politiques passent, la vérité portée par le rythme est immortelle.
Pélagie BLEWUSSI
